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Paul Frambot (Morpho) : “Aave a ses limites et nous sommes là pour les repousser”

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Paul Frambot (Morpho) : “Aave a ses limites et nous sommes là pour les repousser”

Paul Frambot (Morpho) : “Aave a ses limites et nous sommes là pour les repousser”

Un an après son lancement, le protocole d’origine française Morpho veut s’émanciper d’Aave. Son cofondateur, Paul Frambot, reproche à la finance décentralisée (DeFi) d’être trop inefficace et révèle les premiers détails de son nouveau projet.

The Big Whale : Morpho est devenu en peu de temps un acteur incontournable de la DeFi. Pouvez-vous présenter le projet pour ceux qui le connaissent pas encore ?

Paul Frambot : Morpho est un protocole de lending (prêt) qui permet d’emprunter des fonds à d’autres utilisateurs de manière transparente et décentralisée. Nous sommes différents des autres acteurs du marché, comme Aave ou Compound, parce que nous sommes placés au-dessus d’eux pour faire “matcher” les utilisateurs en pair-à-pair afin de leur offrir de meilleurs taux.

C’est-à-dire ?

Nous optimisons les écarts de prix, le fameux spread, qui est inhérent au fonctionnement des plateformes de lending existantes. L’expérience pour l’utilisateur est vraiment similaire, mais avec de meilleures performances.

Vous parlez de “meilleures performances”. A quel point êtes-vous plus efficace qu’en passant directement par Aave ?

Ces derniers jours, vous pouviez emprunter de l’USDC (stablecoin émis par Circle) au taux de 3,8% sur Aave, contre seulement 3,3% sur Morpho. Et le constat est le même pour le prêteur : pour ceux qui veulent déposer des fonds, des ethers par exemple, le rendement était de 1,32% sur Aave et de 2,3% sur Morpho.

Quel bilan peut-on faire depuis votre lancement en juin 2022 ?

La somme totale des fonds immobilisés dans l’application a atteint 860 millions de dollars, ce qui est une belle performance alors que les marchés sont en nette baisse. Nous sommes devenus le troisième protocole de lending du marché, derrière Aave et Compound. La majorité de ceux qui utilisent Morpho le font régulièrement. Nous ne sommes pas une application d’appoint, mais un acteur installé.

Combien êtes-vous chez Morpho Labs, l’entité qui pilote le projet ?

Nous sommes passés de 6 à 24 en l’espace d’un an. La très grande majorité des membres de l’équipe, c’est-à-dire une vingtaine, a un profil “tech”, ce qui est beaucoup par rapport aux autres équipes du secteur.

Morpho gagne-t-il de l’argent ? Est-il rentable ?

Ce n’est pas notre objectif, au moins à court terme. Vu la traction que nous avons, nous pourrions évidemment imposer des frais sur Morpho, ce qui nous rapporterait plusieurs millions de dollars par an, mais, encore une fois, ce n’est pas le but. Notre objectif est de faire grandir la finance décentralisée et d’attirer à elle beaucoup plus d’utilisateurs.

Le protocole Uniswap ne prélève pas non plus de frais. Avez-vous la même stratégie ?

Uniswap est dans la même situation que nous : ils n’ont pas besoin d’argent à court terme donc ils privilégient la croissance et l'efficacité du protocole plutôt que de chercher la rentabilité. L'objectif d'Uniswap semble désormais d'être à la fois compétitif et compatible avec la finance traditionnelle (TradFi), pas simplement la DeFi.

Pendant combien de temps pensez-vous fonctionner sans imposer de frais. Ca ne pourra pas durer éternellement ?

Cette décision ne nous revient pas directement puisque Morpho est un protocole décentralisé. Tout le monde devra voter, mais je pense que quoi qu’il arrive ça n’arrivera pas avant plusieurs années.

Actuellement, la DeFi est réservée à des “crypto degen” ultra riches qui ont fait fortune en 2013. C’est une technologie de niche. Le vrai défi est de voir quelle valeur, nous allons pouvoir apporter à la société dans son ensemble.

La DeFi semble un peu en perte de vitesse ces derniers temps, comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’elle n’est justement pas assez focalisée sur cet apport de valeur dont je viens de parler. Beaucoup trop de projets ne cherchent pas à résoudre des problèmes.

Nous avons beaucoup réfléchi sur la façon de créer des DAOs (organisations autonomes décentralisées) avec un token qui fonctionne, etc. C’est bien, mais ce n’est pas avec cela que nous allons changer la finance mondiale.

Comment comptez-vous avoir un impact positif sur la société avec Morpho ?

Pour moi, Morpho est un protocole d’Internet de la même manière que SMTP est un protocole qui permet d’envoyer des e-mails.

La grande différence, c’est que nous sommes dans le Web3 qui est un Internet de la valeur. Morpho permet de se faire rencontrer des gens qui ont un excès de capital avec d’autres qui ont un besoin de financement.

Qu’est-ce qui manque pour que la DeFi soit utilisée par d’autres personnes que des traders ?

Il y a d’abord un problème d’infrastructure, mais celui-ci finira par se résoudre. Il y a également un sujet sur les frais de transaction qui sont encore trop élevés, ainsi qu’un sujet sur la gestion des wallets qui sont trop complexes. Je dirais enfin qu’il y a un sujet de confidentialité : personne n’a envie de savoir combien j’ai dans mon wallet. En relevant ces 3 défis, je pense que la DeFi pourra être utilisée par d’autres personnes que les traders.

La DeFi ne doit-elle pas elle-même évoluer ?

Il y a effectivement encore du chemin à faire. Actuellement, nous sommes encore loin d’être compétitifs avec la finance traditionnelle. A date, il n’y a aucune raison d’utiliser la DeFi alors même qu’il est possible d’investir dans des bons du Trésor américain qui rapportent plus de 4% par an.

La DeFi doit se structurer pour réaliser la promesse d’un Internet de la valeur avec des protocoles sur lesquels il est possible de construire des applications financières. Je ne crois pas à la DeFi en tant qu’application financière elle-même, même si beaucoup ont pris cette direction.

Vous avez levé 18 millions de dollars en 2022. A quoi vous sert cet argent ?

À recruter des talents, mais surtout à faire en sorte que Morpho soit très sécurisé. Nous avons investi des millions pour sécuriser le protocole. Même si cela est très coûteux, cela fait de Morpho le protocole bénéficiant de la meilleure note de DeFi Safety (98/100), l’outil de référence pour évaluer la sécurité des protocoles. Nous sommes les premiers sur 350 projets.

Parmi vos investisseurs, vous avez Andreeseen Horowitz qui est l’un des fonds Web3 les plus connus de la planète. Qu’est-ce que cela change ?

Avoir des acteurs du poids d’Andreeseen Horowitz ou de Variant (un autre gros fonds Web3 américain, ndlr) est vraiment un plus. Les critiques que l’on entend parfois à leur sujet ne sont pas vraiment justifiées. Ils font les choses de manière ouverte, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, et c’est aussi ce qui les expose.

Quand BlackRock influe dans la stratégie d’une entreprise cotée dans laquelle ils sont actionnaires, personne ne le sait. A l’inverse, Andreeseen Horowitz justifie ses décisions publiquement sur des forums en ligne et tout le monde peut y accéder.

Morpho n’a pas encore sorti son token (il existe mais n’est pas encore transférable, ndlr). Quelle est selon vous la bonne recette d’un token ?

La plupart des tokens disponibles aujourd’hui n’ont pas vraiment de valeur. La plupart du temps, il repose sur un système où ce sont les investisseurs, bloqués pendant plusieurs années, qui permettent à l’équipe du projet de gagner de l’argent en vendant leurs tokens. Ce n’est pas vertueux.

Selon moi, il faut trouver les bons paramètres pour inciter les investisseurs à avoir le meilleur comportement possible.

Votre token fait partie des plus attendus dans la DeFi. Ressentez-vous une certaine pression ?

Si la pression se mesurait au nombre de messages que je reçois, alors oui je ressens une grosse pression (rires, ndlr). Plus sérieusement, il y a un sujet avec notre token qui est celui de sa transférabilité. Ce sera une décision très importante qui aura un impact évident sur la valeur du token.

Certains investisseurs ont accès à des informations cruciales, comme la date de lancement ou le prix d’un token, ce qui leur permet d’effectuer de juteuses opérations. On critique souvent la finance traditionnelle, mais on n’y retrouve pas ce genre de pratique !

Si les introductions en Bourse mettent six mois à se faire c’est qu’il y a une raison. Il faut que les comptes soient publics, que tout soit ouvert… Je tiens vraiment à ce que le token MORPHO devienne transférable une fois que tout sera clair et que tout le monde aura le même niveau d’information sur le projet.

Ce n’est pas encore pour tout de suite. Vous allez faire des déçus…

C’est un choix que nous assumons. Lancer un token n’a rien d’anodin. Concernant Morpho, nous considérons que le projet doit encore se développer avant de rendre le token disponible. Nous lancerons le token lorsque nous aurons une croissance potentielle illimité et que nous ne serons plus dépendants de personne.

Quelle est votre relation avec Aave ? Plutôt partenaires ou concurrents ?

Pour la version actuelle, c’est-à-dire Morpho Optimizer, nous sommes plutôt des partenaires car nous utilisons Aave comme support de base. J’ai un respect immense pour l’équipe d’Aave et pour ce que Stani Kulechov a construit. Mais notre objectif est d’offrir les meilleurs taux possibles, donc s’il faut marcher sur les platebandes d’Aave avec notre prochaine version, nous le ferons.

Vous avez ces derniers mois relevé à plusieurs reprises les “limites” d’Aave. Quelles sont-elles ?

Nous avons identifié trois gros points. Premièrement, Aave n’est pas aussi “trustless” et décentralisé que les gens le pensent. Il y a plus de 500 paramètres de risques différents, qui permettent de déterminer combien il est possible d’emprunter à partir d’un actif que vous avez déposé dans le protocole.

Ces paramètres sont mis à jour très régulièrement avec des votes des détenteurs de tokens AAVE, ce qui n’est pas une situation satisfaisante pour la simple raison qu’on demande à des gens, toute la communauté, de déterminer des paramètres qui sont très complexes. Dans le monde traditionnel, ce sont des risk managers avec des doctorats qui déterminent ces chiffres, et c’est assez simple de comprendre pourquoi.

Pour gérer tous ces paramètres, Aave paie des millions de dollars des experts en risque comme Gauntlet ou Chaos Labs. Chaque jour, la DAO vote les nouveaux paramètres proposés, alors que le calcul de ces derniers est fait par des acteurs externes et sans que cela soit transparent. Ce que je veux dire, c’est qu’Aave repose sur un modèle de courtier qui est totalement close source : avec ce système, personne n’est capable de dire si Aave est en sécurité sans faire confiance à des tiers.

Quels sont les autres problèmes ?

Le deuxième problème, c’est son inefficacité sur les taux et le succès de Morpho Optimizer (la version actuelle, ndlr) le prouve. Les taux ne sont pas assez intéressants, et il y a également le sujet de la sur-collatéralisation : actuellement, il faut déposer beaucoup trop d’actifs en garantie pour réussir à emprunter. C’est un des points faibles principaux face à la finance traditionnelle.

Aave est aujourd’hui le plus gros protocole de finance décentralisée. L’équipe devrait réussir à opérer ces changements ?

Faire de tels changements est assez lourd, surtout quand vous avez atteint ce niveau de développement. La moindre décision prend beaucoup de temps.

A vous entendre, on comprend l’ambition de Morpho. Vous voulez devenir numéro 1 ?

Nous avons effectivement beaucoup d’ambition et je dis cela avec le plus grand respect pour Aave. Je suis l’un de leurs premiers fans, mais ce ce protocole a ses limites et nous sommes là pour les repousser et favoriser l’innovation.

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