Reading
Paul Frambot (Morpho Labs) : "Il faut reconstruire la DeFi de zéro"

Twitter ARticle Share

Linkedin Article Share

Facebook article share

Paul Frambot (Morpho Labs) : "Il faut reconstruire la DeFi de zéro"

Paul Frambot (Morpho Labs) : "Il faut reconstruire la DeFi de zéro"Paul Frambot (Morpho Labs) : "Il faut reconstruire la DeFi de zéro"

Pour le co-fondateur de Morpho Labs, qui vient de présenter son nouveau protocole Morpho Blue, la finance décentralisée a encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre le niveau de la finance traditionnelle.

Lead the Conversation_
Subscribe to the smart member plan to read this article.

Morpho Labs est basé en France, mais vous êtes aux États-Unis depuis trois semaines. Pourquoi ?

Pour faire connaître Morpho ! Nous avons récemment dépassé le milliard de dollars de valeur totale verrouillée (argent disponible, ndlr) sur le protocole, ce qui nous place parmi les plus grands acteurs, mais beaucoup d’investisseurs ne savent pas ce que nous faisons, surtout aux États-Unis.

Après trois semaines, comment voyez-vous les choses ?

C'est assez impressionnant de voir l'énergie qu'il y a aux États-Unis. J'ai des rendez-vous tous les jours. Le but est également de nouer des liens avec d'éventuels partenaires.

Vous venez de lancer Morpho Blue, qui est une nouvelle phase de Morpho. Pouvez-vous nous expliquer précisément ce que c'est ?

Morpho Blue représente un changement radical dans notre approche. Depuis presque deux ans, nous travaillons avec Morpho Optimizer, mais nous avons atteint les limites du système.

C’est-à-dire ?

Morpho Optimizer a été conçu pour améliorer les protocoles Compound et Aave. Nous sommes au-dessus des pools de liquidité et nous permettons d’avoir de meilleurs taux. Le problème, c’est que Compound et Aave, qui sont deux des principaux protocoles de prêt, ne représentent que 6 milliards de dollars au total, ce qui reste un plafond considérable pour nous, et même plus globalement tout le secteur.

Pourquoi ces protocoles n’arrivent pas à se développer davantage ?

Parce qu’ils font tout. Ils gèrent à la fois la machine, qui permet de faire des prêts, et toute la politique de risque, ce qui pose des problèmes en termes de confiance, d’efficacité et de scalabilité. Prenons Aave, c’est une DAO avec les détenteurs du token qui vont actualiser les 700 paramètres de risque du protocole.

Sauf qu’il s’avère que ce risk management via une DAO est le gros goulot d’étranglement du prêt dans la DeFi. C’est un goulot d’étranglement sur la confiance et sur la scalabilité. Plus vous voulez supporter des actifs financiers et des volumes, et plus vous êtes bloqués, parce qu’il y a de plus en plus de paramètres de risque à gérer. C’est un cercle non vertueux.

Aujourd’hui, la finance traditionnelle représente des milliers de milliards de dollars, et je ne vois pas du tout ces volumes passer par un ou deux protocoles comme Aave et Compound avec des forums de gouvernance décentralisées... C’est juste inimaginable.

En quoi Morpho Blue change-t-il la donne ?

Morpho Blue n'est pas un produit financier onchain. Notre vision est simple : nous considérons la Finance comme Internet. Ce que nous voulons faire, c'est le Web3, c'est-à-dire un véritable Internet de la valeur que Bitcoin a commencé à initier.

Pour comprendre ce que nous voulons faire, il faut comprendre comment Internet s'est construit : Internet a été créé sur des protocoles ouverts et décentralisés, sur lesquels nous avons reconstruit de la complexité en fonction des besoins et des usages.

Auriez-vous des exemples pour mieux comprendre ?

L'un des meilleurs exemples est le protocole SMTP (Simple Mail Transfer Protocol). Ce protocole a un but précis, celui de permettre l'envoi d'e-mails, c'est sa seule utilité. C'est ensuite, par-dessus, que des personnes ont construit Gmail France pour la régulation française, Gmail US pour la régulation américaine.

SMTP est le protocole de base utilisé par Gmail, Hotmail, Yahoo! et d'autres acteurs. Chacun est une surcouche avec ses spécificités en fonction de la régulation et des besoins propres à chaque acteur et à chaque pays...

Prenons un autre exemple : le protocole IP (Internet Protocol), qui est aujourd'hui le plus important sur la planète. Avant qu'il y ait le protocole IP, il y avait d'autres protocoles, qui étaient plus spécifiques, pour des cas d'utilisation très particuliers : Apple Talk ou Net Bias.

Ces protocoles étaient meilleurs que IP. Ils offraient plus de fonctionnalités, mais lorsque IP est arrivé, Internet a pu réellement se développer car le protocole permettait de connecter tout le monde, donc tout le monde est progressivement passé à IP. Et par la suite, tout ce qui manquait à IP a été reconstruit par-dessus.

Aujourd'hui, il manque un protocole de base comme IP dans la DeFi, et c'est ce que nous faisons avec Morpho Blue. Notre objectif est de reconstruire toute la DeFi par-dessus Morpho Blue.

Comment cela marche-t-il concrètement ?

Le protocole Morpho Blue, ce sont 600 lignes de code qui permettent de réaliser une chose simple : prêter un actif en échange d'une garantie. Au-dessus de cela, vous pouvez reconstruire l'équivalent de Compound et d'Aave avec toutes les spécificités, notamment la gestion des risques. L'idée est de séparer le moteur de prêt de la gestion des risques.

Comment quantifier cet impact ?

Morpho Blue représente une consommation de gaz réduite de 75% par rapport à Aave. C'est un écart énorme. Il y a de bien meilleurs taux d'intérêt et de collatéralisation.

L'idée la plus forte de Morpho Blue, c'est que n'importe qui peut recréer un marché. Il y a le marché USDC adossé à du wBTC ou USDC adossé à du wETH. Ce que vous pouvez faire, c'est recomposer ces deux marchés et recréer Aave, c'est-à-dire Aave V3, Compound V3 au-dessus de Morpho Blue.

Les experts qui gèrent les risques pour Aave peuvent maintenant créer des Aave et des Compound au-dessus de Morpho Blue. Vous pouvez reconstruire tout cela sur le protocole minimal et sans autorisation de Morpho Blue.

Certains expliquent que Morpho Blue sera trop compliqué à utiliser... Est-ce le cas ?

Morpho Blue n'est pas destiné à tout le monde. Cependant, il est possible de recréer tout cela au-dessus de Morpho Blue, et de manière encore plus simple.

Quels acteurs visez-vous avec Morpho Blue ?

Beaucoup de personnes. Déjà évidemment, tous ceux qui travaillent déjà dans la DeFi. Théoriquement, on peut recomposer sans autorisation n’importe quel protocole comme Aave, Compound, Spark ou Flux Finance.

Vraiment n’importe quel marché ?

Oui. Depuis quelques mois, tout le monde parle beaucoup des real world assets. Si vous le souhaitez, vous pouvez créer un marché de RWA sur la primitive morpho. C’est d’ailleurs ainsi que nous allons attirer les banques et les très grosses institutions financières. Elles vont pouvoir créer des marchés spécifiques en fonction de leurs contraintes de conformité et de régulation.

Quel est votre objectif ?

Aujourd’hui, Morpho Optimizer représente un peu plus d’un milliard de dollars. Notre objectif, avec Morpho Blue, n’est pas de faire 20% de plus. Le but est a minima d’atteindre les 10 milliards de dollars. Nous voulons devenir le plus gros protocole de prêt au monde.

La DeFi est encore minuscule. Elle représente quelques dizaines de milliards de dollars. L’objectif est d’aller chercher la Trad Fi qui, elle, représente des dizaines de milliers de milliards.

Est-ce que la Trad Fi s’intéresse à vous ?

Cela fait six mois que nous parlons avec des banques et des gestionnaires d’actifs.

Qu’est-ce qui les retient d’aller plus loin ?

Pour eux, il y a aujourd’hui deux problèmes avec la DeFi.

Le premier problème, c’est que la DeFi est un pot commun géant dans lequel l’argent est mélangé. D’un point de vue de la conformité, c’est impossible pour eux d’utiliser Aave ou Compound parce qu’ils ne savent pas à qui appartient l’argent et surtout qui leur paie des intérêts.

Le deuxième problème, c’est la gestion des risques. Les banques savent gérer les risques, et elles n’ont aucune envie qu’une DAO le fasse à leur place. Les banquiers veulent maîtriser le processus, surtout quand on ne sait pas qui est dans la DAO.

Est-ce pour cette raison que certaines banques ont forké des protocoles DeFi ?

Exactement, JP Morgan a forké Aave pour maîtriser l'ensemble du processus. Ils ont reproduit le code d'Aave et ils gèrent leur propre gestion des risques.

En quoi Morpho Blue est-il plus avantageux pour les institutionnels ?

Un institutionnel peut tokeniser un actif sur Morpho Blue. Il peut le faire sur Ethereum et créer un marché avec toutes ses spécificités : il peut choisir l'actif, le collatéral, le KYC... Vous avez créé ce marché, et les prêteurs peuvent déposer de l'argent. Morpho Blue permet de déposer de l'argent, de refinancer l'opération, de retirer l'argent. Les acteurs traditionnels peuvent imposer les conditions qu'ils souhaitent sur chaque marché.

Morpho Blue n'effectue pas de gestion des risques, cela est externalisé. Des experts le feront si vous ne savez pas le faire. Mais lorsque vous êtes un institutionnel, vous avez cette compétence et donc vous voulez le faire vous-même. La seule raison pour laquelle on utilise la blockchain, c'est parce qu'il y a un effet de réseau et que l'exécution est meilleure. La finance traditionnelle n'a besoin que de la machine à prêts, pas de toute la gestion des risques.

Vous n'aimez pas trop que l'on vous pose la question, mais avec Morpho Blue, vous allez directement impacter les protocoles existants ?

Il existe de nombreux protocoles sérieux dans le lending. Il y a Aave, Ajna, Euler... Il y a clairement de la concurrence. Ce que j'aime bien dans la crypto, c'est que j'ai tendance à penser qu'elle est plus solidaire, c'est-à-dire que lorsque nous avons lancé Morpho Blue, j'ai reçu des messages de félicitations d'Euler, Ajna, Krona, me disant "bien joué, j'espère que nous n'allons pas sortir notre protocole trop tard".

En fait, cet univers est tellement vaste que c'est une très bonne chose que nous soyons plusieurs à y travailler. Mais oui, il y a clairement de la concurrence. Morpho Optimizer était basé sur Aave, donc il ne pouvait pas y avoir de concurrence directe, mais maintenant que nous ne dépendons plus directement d'eux, il peut y avoir cette concurrence. C'est le jeu, et nous l'abordons sereinement.

Comment voyez-vous les choses dans la DeFi ?

La manière dont on construit la DeFi chez Morpho, c’est à la française, en tout cas selon les Américains. Nous sommes extrêmement pessimistes sur la DeFi, en mode ça ne marche pas, ce que nous avons actuellement ne fonctionne pas, ce qui les amuse d’ailleurs beaucoup.

Pourquoi ?

Il y a un écart énorme entre ce que la Trad Fi et la DeFi sont capables de faire. C’est juste immense.

En même temps, la DeFi n’a que quelques années…

Oui, mais cela ne doit pas nous empêcher de regarder les choses en face. Aujourd’hui, tout fonctionne moins bien dans la DeFi. Les taux sont moins bons, les risques sont plus élevés, il y a des hacks quasiment tous les jours… Nous sommes très loin d’être compétitifs. Il y a encore beaucoup de travail. Nous sommes très présents dans l’écosystème et nous voyons encore tout ce qu'il y a à faire.

Qu’est-ce qui manque le plus ?

Beaucoup de choses ont été construites pendant le Bull Market. Elles sont intéressantes, mais en fait, il faut tout revoir depuis la base, et c’est ce que nous faisons avec Morpho Blue. Il ne faut pas chercher des +10% sur la DeFi, il faut que le secteur vise beaucoup plus.

N’est-ce pas un peu facile de dire cela ?

Quand on veut viser beaucoup plus haut, on se rend compte qu’aujourd’hui les modèles ne sont pas les bons, et il faut avoir le courage de reprendre les choses à zéro, et c’est ce que nous faisons avec Morpho Optimizer.

Nous repartons de zéro alors que nous sommes aujourd’hui l’un des plus grands protocoles de DeFi. Mais nous n’y arriverons pas avec les outils que nous avons actuellement.

C’est un énorme pari que vous faites ?

La DeFi actuelle ne changera rien à la finance, et notre objectif est de changer la finance, donc il faut prendre des risques. Le but est d’être compétitif avec la finance traditionnelle. Nous ne faisons pas tout cela pour être les premiers du leaderboard de DeFi Llama dans la catégorie lending. Nous nous battons pour être présents dans le leaderboard de la finance traditionnelle.

Vous avez annoncé un token pour Morpho. Quand sera-t-il disponible ?

Je ne sais pas, mais ce qui est sûr, c’est que nous voulons que le lancement du token soit décentralisé. C’est vraiment important. Je déteste l’idée d’un token lancé avec une asymétrie d’informations et des investisseurs particuliers qui se font arnaquer. J’ai envie que ce soit une décision communautaire. Nous ne sommes pas là pour du court terme, nous avons le temps.

Abonnez-vous à notre Newsletter_
Recevez chaque semaine le meilleur de l'info Web3 grace à notre équipe de journalistes
Read next
No items found.
In this category