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Michael Gronager (Chainalysis) : "La blockchain est le meilleur outil pour connaître ses clients"

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Michael Gronager (Chainalysis) : "La blockchain est le meilleur outil pour connaître ses clients"

Michael Gronager (Chainalysis) : "La blockchain est le meilleur outil pour connaître ses clients"Michael Gronager (Chainalysis) : "La blockchain est le meilleur outil pour connaître ses clients"

Grâce à l’analyse des données sur les blockchains, la société américaine Chainalysis est devenue un acteur incontournable de l’univers crypto. Elle accompagne aujourd’hui plus de 1000 entreprises. Entretien exclusif avec son co-fondateur, Michael Gronager.

The Big Whale : Chainalysis a été lancé en 2014, autrement dit il y a une éternité à l’échelle de la crypto. Comment vous est venue l’idée de créer une telle société ?

Michael Gronager : C’est une excellente question ! En fait, le projet date même d’avant 2014. Je suis arrivé dans cet écosystème en 2011, à l’époque où il n’y avait que le bitcoin et très peu de personnes. J’ai été tout de suite fasciné par le projet et par son ambition. Bitcoin est le premier élément numérique qui ne peut être copié. C’est unique dans l’Histoire.

Quand j’ai réalisé cela, je me suis dit qu’il fallait absolument que je travaille dans cette industrie, même si l’adoption doit prendre un siècle.

J’ai d’abord travaillé dans les micro-paiements, et cofondé Kraken en 2011 (qui est devenu l’une des principales plateformes d’échange de la planète), mais très vite j’ai compris que l’un des principaux avantages de la blockchain, c’est qu’elle permet de mieux connaître son environnement : grâce à la traçabilité des transactions, on peut avoir une connaissance fine de son marché, des réseaux, des tendances, et c’est comme ça que nous est venue l’idée de créer Chainalysis en 2014.

Comment résumer Chainalysis en quelques mots ?

Nous sommes une société d’analyse de l’économie du Web3.

Comment travaillez-vous concrètement ?

Aujourd’hui, il y a des millions de transactions chaque jour sur les blockchains. Avec ces transactions, et grâce à des outils de machine learning et d’intelligence artificielle, nous sommes capable de cartographier le marché d’une entreprise ou d’un secteur entier.

Tout est disponible sur la blockchain : les transactions, les wallets, les montants, leur fréquence… Cette cartographie des échanges permet aux entreprises de comprendre leurs clients. Qui sont-ils ? Sont-ils nouveaux ? Sont-ils là depuis longtemps ? Qu’achètent-ils ? Comment ? Quand ?

Aujourd’hui, les entreprises connaissent mal leurs clients et leurs comportements. Nous les aidons à améliorer tout cela.

Sur quoi d’autres pouvez-vous intervenir ?

Nous avons aussi beaucoup de clients du côté des plateformes d’échange parce qu’elles ont des obligations de conformité et de lutte anti-blanchiment. Elles doivent savoir qui sont leurs clients, l’argent qu’ils détiennent et surtout d’où il vient. Lorsque vous avez autant de clients à des endroits aussi différents, vous devez disposer d’outils qui vous permettent de bien les connaître à la fois pour l’onboarding et pour la gestion de votre business.

Nous permettons à un Exchange de savoir en quelques minutes si un nouveau client a un historique compromettant, si ses wallets sont liés à des activités illégales.

Un exemple concret ?

Si vous avez un client de 85 ans qui utilise X (ex-Twitter) et envoie des fonds venant d’un wallet suspect, il y a immédiatement une alerte. Sur la base de ces éléments, nous sommes capables de dire que c’est très certainement une fausse identité, et des exemples comme ceux-ci, nous en avons des milliers !

N’y a-t-il pas le risque de se tromper ?

Nous ne sommes qu’un outil d’aide à la prise de décision, ce n’est pas nous qui prenons la responsabilité du reste.

Les entreprises qui utilisent la blockchain sont encore une infime minorité. Vous avez beaucoup de clients ?

Nous partons effectivement de très loin. Lors des premiers rendez-vous en 2014-2015, il y avait peu d’entreprises, et celles qui étaient intéressées n’avaient pas d’argent, mais les choses ont bien évolué. Plus de 1000 entreprises utilisent nos services aujourd’hui !

Vous ne travaillez pas qu’avec les entreprises. Vous travaillez également avec des organisations gouvernementales ?

Nous accompagnons en effet également les autorités publiques et gouvernementales. Nous avons un outil d’enquête qui permet d’analyser les flux et les connexions sur la blockchain. C’est très utile dans le cadre d’une enquête criminelle. Environ 200 agences gouvernementales utilisent nos produits.

N’est-ce pas dangereux de pouvoir remonter toutes ces données ? Mis entre de mauvaises mains, cela pourrait devenir dangereux…

Nous sommes capables d’identifier les wallets, les transactions, mais nous ne savons pas qui se cache derrière les wallets. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la blockchain. Nous sommes capables de cartographier tout l’écosystème sans violer la vie privée des gens.

Ne craignez-vous pas de vous mettre à dos la communauté crypto qui est très attachée à l’anonymat ?

C’est un point important. Je pense qu’en réalité nous avons tendance à mélanger la vie privée et l’anonymat qui sont deux notions bien différentes. Le droit à la vie privée, c’est la capacité d’avoir une vie à l’abri des regards d’autrui, mais ce n’est pas absolu. À l’échelle de l’Histoire, l’anonymat n’a jamais existé, et je ne pense pas que ce soit une bonne chose. Je suis un fervent défenseur de la vie privée, mais pas de l’anonymat.

Les criminels sont très imaginatifs, surtout dans la crypto. Comment leurs pratiques évoluent-elles ?

C’est un jeu du chat et de la souris. La plupart d’entre eux pensent que s’ils arrivent à commettre un crime aujourd’hui, ils y arriveront encore demain, ce qui est une énorme erreur. Prenez ce qu’il s’est passé avec Silk Road en 2013 : dix ans après, une telle affaire serait résolue en quelques minutes. Les criminels ont beaucoup d’imagination, mais nous faisons aussi beaucoup de progrès.

Comment vous adaptez-vous aux nouveaux protocoles qui renforcent l’anonymat ?

C’est effectivement l’un de nos enjeux. Comme je vous l’ai dit, l’anonymat n’est pas vraiment un sujet parce que ça n’existe pas, en revanche les blockchains sont très efficaces pour la vie privée. Bitcoin en est le meilleur exemple.

Que pensez-vous des cryptos comme Monero et Zcash présentées comme anonymes ? Est-ce qu’elles sont vraiment efficaces ?

On nous pose régulièrement la question, mais je pense que la meilleure manière de répondre c’est de regarder les volumes. Les gens préfèrent la flexibilité et l’efficacité financière de l’ether à l’anonymat supposé d’un Monero ou d’un ZCash. Je pense que la meilleure manière de comprendre le phénomène c’est de voir que la valeur du Monero ou du Zcash n’ont absolument pas suivi celle d’autres cryptos qui sont pourtant moins “anonymes”.

Les gens parlent beaucoup de ces questions, mais en réalité ce n’est pas leur priorité. Ils en parlent, mais ils investissent peu dedans, et donc cela reste un petit écosystème dans lequel il est facile pour nous de naviguer.

Et pour les solutions dites “Zero Knowledge”, dont le fonctionnement permet de cacher de nombreuses informations et que l’on retrouve désormais dans certaines chaînes secondaires d’Ethereum (L2) ?

C’est le vrai challenge pour nous. Les ZK rollups sont très intéressants parce que ce sont des transactions enregistrées dans la blockchain, donc nous pouvons savoir et prouver qu’elles ont existé, mais nous ne pouvons pas savoir précisément ce qu’il s’est passé. Nous devons encore améliorer nos produits à ce niveau-là.

Le projet Arkham, qui permet d’offrir une incitation financière pour identifier des wallets, a fait beaucoup de bruit ces derniers mois. Qu’en pensez-vous ?

Je n’aime pas trop commenter les autres projets dans le détail. La seule chose que je peux dire, c’est que je n’aime pas l’idée de révéler l’identité des gens. C’est un principe personnel qui s’applique à Chainalysis.

Quel est votre business model ?

Nos clients institutionnels, entreprises et autorités, s’abonnent pour avoir accès à nos services via notre plateforme.

Combien de clients avez-vous ?

Nous avons 1000 entreprises clientes et 200 agences publiques et gouvernementales dans le public. Nos clients sont dans 50 pays.

Quels sont vos revenus ?

Nous ne sommes pas une entreprise cotée en Bourse, donc nous n’avons pas d’obligation de publication à ce niveau là.

Quels sont vos objectifs à moyen-long terme pour la société ?

Nous voulons devenir la plus grosse société de logiciels dans l’univers crypto. Pour ça, nous devons nous développer davantage dans le monde. L’Europe fait partie de nos priorités.

Combien de personnes travaillent chez Chainalysis ?

850 au niveau mondial, et un peu plus d’une centaine de personnes en Europe.

Quel est votre principal marché en Europe ?

En Europe, ce serait le Royaume-Uni et dans l’Union européenne, ce serait la France.

Vous avez levé près de 200 millions de dollars en 2022 sur une valorisation de plus de 8 milliards de dollars. Est-ce que vous avez l’intention de lever encore ?

Nous avons levé beaucoup d’argent au bon moment. Nous ne prévoyons pas de relever de l’argent, au moins à court terme.

Comme vous le savez, l’industrie crypto a beaucoup de challenges à relever. Quel est le principal selon vous ?

Je pense que le principal défi est de créer de la confiance, et c’est d’ailleurs la mission de Chainalysis. C’est l’enjeu principal. Depuis le départ, je suis convaincu que les cryptos vont s’imposer, mais la vitesse d’adoption dépendra de la confiance dans cet écosystème, et de ce point de vue-là ce que nous avons vécu avec FTX en 2022 n’a pas aidé…

Si FTX avait été directement bâti sur une blockchain, rien de tout cela ne se serait produit parce que l’entreprise aurait été transparente de par sa conception. Certains ne veulent pas de cette transparence. Ils préfèrent l’opacité du système actuel. C’est pour cette raison que nous poussons pour l’adoption de la blockchain.

Que pensez-vous justement des débats autour de la régulation, notamment aux États-Unis ?

Il y a beaucoup de débats parce qu’avec la blockchain, nous sommes en train de créer un nouvel univers économique et financier avec ses propres instruments, ses propres règles, sa propre dynamique, donc il y a forcément des frottements et de l’incompréhension.

Beaucoup de politiques et de régulateurs ne comprennent pas ce nouveau monde et veulent lui appliquer les règles de l’ancien monde, ce qui ne peut pas marcher. Le meilleur moyen de protéger les investisseurs, parce qu’il faut les protéger, ce n’est pas en tuant une industrie avec des règles trop rigides, mais en créant des règles adaptées.

On sent quand même un gros changement du côté des politiques américains… Dans une récente interview à The Big Whale, le responsable légal de Coinbase, Paul Grewal expliquait que les lignes sont en train de bouger aux Etats-Unis. Partagez-vous ce constat ?

Bien sûr, les choses s’améliorent, même si, pour être honnête, ça ne pouvait pas être pire (rires). Le gendarme boursier américain (SEC) et certains politiques américains ont voulu frapper fort après FTX, mais ce n’est pas la bonne approche. Évidemment qu’il faut réguler, mais avec des règles adaptées, et les juges américains semblent l’avoir compris. Après la décision dans le procès Ripple, un juge américain vient de donner raison à Grayscale qui veut lancer d’un ETF Bitcoin spot.

Je pense aussi que le fait que l’Europe avance avec MiCA a été un signal d’alerte pour les États-Unis. Ils ont compris qu’ils risquaient vraiment de perdre une industrie de pointe. MiCA a été une alerte.

Pensez-vous pour autant que MiCA va tout changer en Europe ?

Bien sûr que non, mais ce qui est intéressant c’est que sur les dernières décennies, la plupart des nouvelles industries se sont bâties aux États-Unis, alors que pour le Web3 les choses semblent beaucoup plus ouverte. C’est une grosse opportunité pour l’Europe.

Comment voyez-vous l’industrie évoluer dans les 10 ans ?

Il va se passer beaucoup de choses. Il y a tant d’énergie dans cet écosystème. Nous l’avons vu avec les NFTs, le métavers, la finance décentralisée. Tous ces cas d’usages sont très importants parce qu’ils vont permettre de créer des ponts avec l’économie traditionnelle.

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